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Le rabbin de Pattaya

par Philippe Dylewski

Soi Buakhao la nuit — fumée de brochettes qui monte verticale dans l’air immobile, karaoké depuis trois bars simultanément, retraités allemands en tongs venus vérifier que la décrépitude est universelle. Je cherchais à manger. C’est là que je l’ai vu.

Un homme seul. Chemise sobre — sobre à Soi Buakhao, c’est une prise de position. Visage fermé, la décision d’un homme qui a renoncé une fois pour toutes à trouver le monde à la hauteur. Et de son pantalon, entre la ceinture et la poche, pendait un tsitsith.

Un tsitsith. Le fil sacré que les hommes religieux portent sous leurs vêtements — rappel permanent que Dieu existe et surveille, même ici, même maintenant, même à deux mètres d’un bar qui vend des shooters à soixante bahts et de la compagnie au tarif horaire.

Je me suis arrêté. Lui aussi. Il avait vu que j’avais vu. Dans ce regard qu’on échange entre gens du même monde perdu au même endroit improbable, il y avait déjà toute une conversation — reconnaissance, soulagement, la question muette : toi aussi tu t’es perdu, ou t’es là exprès ?

Il n’a pas laissé le temps à la question de mûrir.

— You. Jewish. Come. Synagogue. Now. Not far. Two floor. We have rabbi. Torah. Kiddush. You come.

Accent russe. Celui qui transforme les voyelles en pierres et les consonnes en décisions définitives. Dix-huit mots d’anglais déployés tous en même temps, l’efficacité d’un général qui n’a pas d’autres troupes. Il me demande si je veux mettre les Tefilin. Non, je ne veux pas, mais il prend mon hésitation pour un acquiescement. La dernière fois, ça devait être pour ma bar-mitsva, à l’époque ça avait du sens pour moi. Qui a envie de se coller un cube en cuir en haut du bras gauche et un autre sur le front tenu par des lanières en cuir au centre de la ville la plus débauchée du monde ? Pas moi. Mais enfin si, quand même un peu. Pourquoi ? Je ne sais pas. Un ladyboy à talons hauts et seins montgolfiés me sourit. J’y vois un signe. Le russe a tout prévu car il était en chasse. Il me tend un papier plastifié. Il me le tend du côté où la prière est écrite en lettres occidentales. Vexé, je retourne le document et lis la prière en hébreu. Je lis comme un enfant de six ans, j’hésite pour chaque lettre, je reviens en arrière et je sens comme un silence qui se fait autour de moi. Le moins qu’on puisse dire, c’est que je fais le show. Tous les pochards de la street me fixent du haut de leur bar préféré. À cette heure, la rue n’est pas très bruyante d’habitude, mais là, elle fait silence complet. Enfin, version locale. Les scooters sont là, les taxis aussi, les camions qui passent en frôlant un peu de tout aussi. Les conversations se sont arrêtées partout, les bières figées à mi-course. Des bouches ouvertes sur une rasade qui se fait attendre. Je termine ma prière, lentement. Soulagé. Bien. Voilà, je me sens bien, mieux, propre. Je vais remercier le russe mais pas le temps. De tous les bars, les cris fusent. Mazal Tov ! Shalom ! Des sifflets. Les poivrots de Buakhao street communient. Plusieurs applaudissent. Ma gorge se contracte un peu trop et une larme, une seule coule le long de ma joue. J’hésite à saluer et puis non quand même, mais je prends le russe dans mes bras et je ferme les yeux et je les entends hurler comme s’ils étaient à un match de Champions League, la seule vraie religion ici. Le russe profite de son avantage pour me demander si je veux aller faire un tour jusqu’à la synagogue, car le plus fou c’est qu’il y en a une, et tout près en plus.

J’ai suivi.

Deux ruelles. L’une sentait la citronnelle et la friture, l’autre quelque chose de plus acide, un peu comme du jus de cornichon. Un escalier en béton dont chaque marche semblait surprise d’être encore là. Deuxième étage. Une porte grise sans inscription — pas d’étoile, rien — le gris fermé de quelque chose qui n’a pas besoin de se présenter.

Mon guide a frappé trois fois.

Ce que j’ai vu n’était pas une synagogue. Un appartement qui avait décidé d’être autre chose. Table en plastique blanc, livres empilés — le soin de quelqu’un qui les aime, le désordre de quelqu’un qui les lit vraiment. Un rideau bleu tiré devant ce qui devait être la Torah, légèrement de travers. Deux hommes assis, silencieux, qui attendaient quelque chose.

Au fond, debout, le rabbin.

Pas un rabbin de cérémonie qu’on sort pour les mariages. Un rabbin réel — cernes d’années de sommeil négocié, regard d’une douceur particulière, la douceur de quelqu’un qui a beaucoup vu et décidé que la plupart des choses ne méritaient pas d’être jugées. Sa kippa tenait sur le sommet du crâne, plantée là comme un homme sur une colline — on ne savait pas par quoi ni pourquoi, mais elle avait l’intention d’y rester.

Il m’a regardé entrer. Bienveillance sans surprise, l’agenda tenu ailleurs mais dont il ne doutait pas.

L’odeur est remontée. La salle des fêtes. Les habits du dimanche portés un samedi. Yerushalayim Shel Zahav chanté par quelqu’un qui ne sait pas vraiment chanter mais qui y met quelque chose de vrai que les gens qui savent chanter n’ont pas toujours. Un garçon de treize ans récitant une haftarah en hébreu sans comprendre un mot, sentant pourtant que les mots le traversaient — ils mouillaient quelque chose, même sans s’arrêter.

Pattaya n’est peut-être pas si différente de Charleroi. Deux villes qu’on cite souvent pour s’en moquer — cette facilité légèrement lâche qu’on a pour les endroits où les gens souffrent sans élégance. L’une crasseuse de froid, l’autre de chaleur. L’une usée par les hauts-fourneaux éteints, l’autre par le désir et les climatiseurs qui n’arrêtent jamais. Mais dans les deux, des visages marqués par des choses qui n’ont pas de nom dans les dictionnaires, des espoirs qui ne sont plus utilisables mais qu’on reconnaît encore, et cette humanité trop nue pour mentir.

Dehors Soi Buakhao continuait sans nous. Hotel California montait depuis le bar en dessous par bribes régulières. Les scooters passaient. Quelqu’un riait d’un rire qui avait traversé plusieurs bières avant d’arriver à destination.

L’un des deux hommes silencieux a commencé à psalmodier. Maariv — la prière du soir, les mots qui saluent la nuit, cette politesse étrange pour quelque chose qu’on ne peut pas empêcher de venir. Sa voix était celle d’un homme qui a appris à porter son pays dans la gorge faute de pouvoir le porter dans les bagages.

Mon guide russe fermait les yeux. Ses lèvres suivaient les mots qu’il connaissait, s’arrêtaient poliment sur ceux qu’il ne connaissait pas, les laissant passer — un cortège qu’on ne connaît pas mais qu’on respecte.

Le rabbin lui a tendu un siddour ouvert à la bonne page. L’autre l’a pris des deux mains.

Cinq hommes autour d’une table en plastique blanc, noués dans du cuir ancien, dans un silence plus épais que le silence ordinaire. Après la prière, le rabbin est revenu de la cuisine avec du jus de mangue tiède dans des gobelets en plastique. Des mangues trop mûres, trop de sucre, fermentées dans leur propre douceur . On a bu debout sans cérémonie.

Il a dit quelques mots en hébreu. Puis en anglais, voyelles aplaties :

— You come back. Always open. Any time.

Aucune question sur d’où je venais, pourquoi j’étais là, ce que je faisais à Pattaya. Il avait la sagesse de ne pas demander ce qui ne le regardait pas et la grâce de traiter ma présence comme la chose la plus naturelle du monde — ce qui était peut-être la plus grande gentillesse qu’on m’avait faite depuis longtemps.

Le Russe m’a raccompagné jusqu’à l’escalier. M’a serré la main des deux mains. Satisfaction silencieuse d’un homme qui a fait ce qu’il fallait et n’a pas besoin qu’on le lui confirme. Il est remonté.

Je ne suis jamais revenu.

Il m’arrive, quand je repasse sur Soi Buakhao — et j’y repasse, parce que les endroits où on a senti quelque chose ont cette propriété magnétique de nous ramener même sans décision — de lever les yeux vers les deuxièmes étages. De chercher les portes grises sans inscription. De me demander si derrière l’une d’elles il y a encore une table en plastique blanc, deux hommes silencieux, un rideau légèrement de travers.

Et si le rabbin est toujours là, son jus de mangue tiède, ses lanières qui se souviennent de tous les bras.

Dans Soi Buakhao, entre les visages sans nom et les promesses à la minute, un homme a recréé quelque chose d’aussi vieux que la mémoire dans un endroit qui vend l’oubli. Un homme qui sait que le sacré n’a pas d’adresse fixe. Il loge où il peut. Deuxième étage, porte grise, pas de sonnette.

Il suffit de frapper trois fois.

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